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“Fais tai chi, ne résiste pas, laisse-toi porter, pousser, écarteler, oublie les crachats, n’écoute pas les injures…”

Au pratiquant d'arts martiaux, la vie de tous les jours est source d'expérience. Mais, à la différence du dojo, l'apprentissage s'y fait ... de façon inattendue.

La leçon n'est pas amenée dans un cours dont elle porterait le thème. C'est une date de notre calendrier. Une date de notre vie, située entre notre naissance, et notre effacement.Pas d'échauffement pour cette leçon, et souvent, pas même la conscience en situation de "pratiquer".

Les anecdotes se partagent, souvent accompagnées de forte émotion, dans les vestiaires, ou en sortant d'un entrainement. Autour d'une bière, ou pour une fête de fin d'année.

 

Bernard est journaliste-caméraman. Nous nous sommes rencontrés dans un de ces jardins publics où quelques groupes se rencontrent pour partager des mouvements au ralentis, au coeur d'une ville foisonnante, bouillonnnante, agitée de ses habitants et de passants.

Il a partagé, encore impressionné, son expérience.

"C’est vers soixante ans, au moment de prendre ma retraite, que j’ai réalisé à quel point mon travail professionnel de journaliste-cameraman à la télévision avait marqué et orienté mon destin d’adulte, plus que la famille, plus que les études, les lectures, les amitiés et les diverses rencontres de ma vie. J’ai alors pleinement compris que mon métier, parce que je m’étais efforcé de l’exercer avec une exigence personnelle qui m’a souvent demandé des sacrifices, m’avait aidé à me construire et à m’accomplir.

Et, en dépit des inévitables frustrations qu’on y ressent, des dangers qu’on y court et des crises d’incompréhension ou de conflits personnels qu’on y traverse, je peux dire aujourd’hui tout simplement que mon métier m’a rendu heureux.

Mais pour supporter la tension que réclament les déplacements incessants dans des pays lointains-jamais les mêmes-, l’urgence toujours présente, l’obligation de lucidité immédiate dans les jugements sur les hommes et sur les situations, les coups de pompe inévitables dus à une vie décalée, les dangers et les obstacles matériels et humains qu’on rencontre sur le terrain, il est préférable de se forger une discipline de vie, un apprentissage de rigueur (au moins physique), et si possible un entraînement mental pour résister au stress, à la peur, au découragement, aux échecs, et tout simplement à la fatigue.
Sauf…sauf que personne ne parle jamais de ça aux jeunes dans leur école de journalisme, de photo ou de caméra, sauf qu’il n’y a pas de règle à suivre puisque tout s’apprend sur le tas, à la dure, chacun à sa façon et chacun pour soi, dans un métier farouchement individuel et concurrentiel où il faut trouver sa propre voie si l’on veut se doter d’un mental à toute épreuve.

Parfois, je raconte à mes élèves de tai chi chuan des anecdotes, pour faire ressentir ce que le tai chi a pu m’apporter dans une situation anecdotique dans lesquelles, si le tai chi est intervenu, ce n’est pas en tant que technique « miraculeuse », mais comme une ressource de rééquilibrage intérieur.

Une de ces anecdotes se réfère à un de mes reportages à Alger en juin 1990, pour suivre le sommet de la dernière chance avant la guerre du Golfe-sommet avorté entre parenthèses puisque ni Tarek Aziz ni Perez de Cuelar n’y sont venus.
Ce que notre équipe ignorait, -Jérôme Bony, journaliste-commentateur, Roland Madura, ingénieur du son, qui fut plus tard retenu 80 jours en otage à Jolo aux Philippines, et moi-même, journaliste-caméraman, c’est que les manifestations quotidiennes qui traversaient Alger depuis plusieurs jours, avaient insensiblement évoluées sous la pression du FIS vers une violente hostilité envers la France.

Malgré tout, plus ou moins protégés par la police, nous parvenions à travailler malgré les insultes et les menaces.
Vient le jour où Bagdad est bombardée pour la première fois, et nous obtenons d’aller interviewer « à chaud » un des leaders du FIS, Abbassi Madani, dans le quartier du port. Soudain, notre voiture se trouve nez à nez avec une manifestation imprévue et non signalée, en route pour assiéger l’ambassade de France.
A quelques dizaines de mètres de la tête du cortège, nous garons la voiture et, caméra à l’épaule, je commence à filmer, à côté de mes collègues. Mais le comportement de la foule n’est plus le même que celui des jours précédents.

Lorsque la tête du cortège arrive à notre hauteur, plusieurs manifestants s’en prennent physiquement à nous : Jérôme est jeté à terre, frappé, ses vêtements lacérés, Roland est molesté et on lui arrache sa perche et son matériel, le service de protection policier a disparu, noyé dans la foule.

De mon côté, je m’accroche à ma caméra que je tiens fermement sous mon bras et que j’ai la présence d’esprit de laisser tourner pendant qu’on essaie de me l’arracher, qu’on me crache dessus, qu’une dizaine de bras et de mains me tirent d’un côté et de l’autre, qu’on tente de me faire tomber, et que la foule avance, avance encore et pousse tout devant elle, mes agresseurs et moi, portés malgré nous au premier rang. Pendant ces très longues minutes qui étaient comme un hors d’oeuvre de lynchage, deux pensées obsessionnelles m’ont préservé de la panique qui commençait à s’emparer de moi : la première était de faire mon métier malgré tout (je me disais : Tourne !, tourne, coûte que coûte, tu es là pour ça !) ; la seconde était de rester lucide et trouver le moyen de me tirer de là et sauver ma peau. Or ce moyen m’est apparu spontanément dès que le nombre de mes agresseurs a rendu inutile, irréaliste, toute idée de résistance, de fuite ou de dialogue : j’ai compris qu’il me fallait me relâcher, adhérer, coller à la foule. « Fais tai-chi, Bernard », je ne cessais de me répéter… »Fais tai-chi, ne résiste pas, laisse-toi porter, pousser, écarteler, oublie les crachats, n’écoute pas les injures… »Soudain, à un carrefour, je me sens précipité en avant par des forces nouvelles qui semblent agir derrière moi et qui m’écartent du coeur de la foule : je suis poussé, jeté, sans savoir comment dans une boutique de coiffure pour dames, et la grille est immédiatement tirée par des mains amies…

Qui ? Vraisemblablement par un noyau de quelques hommes du service d’ordre ou de la police chargée de notre protection…Ils disparaissent aussitôt par une porte de derrière.

Je demande où sont mes camarades, personne ne me répond sinon la patronne du salon qui m’agresse et me rend responsable de la panique hurlante qui a saisi ses clientes et veut m’empêcher de filmer la rue et le flot les manifestants au travers de la grille du magasin.

Ses cris m’ont probablement réveillé d’un état second-je voulais tourner, tourner, mécaniquement, sans me rendre compte du danger que je faisais courir à nous tous. Cette femme, tout d’un coup m’a regarde-je devais être livide à faire peur-et s’est mise à crier : « Le français a une crise cardiaque… ».
Elle est sortie dans la rue en criant en arabe et en français : « Police, vite, le français de la télévision va mourir, au secours ! » Y croyait-elle vraiment ? je me demande encore si cette fine mouche n’avait pas trouvé le seul bon moyen de me faire quitter les lieux au plus vite et sous protection ! Ce qui fut fait dans les minutes qui ont suivi…
Transporté à l’hôtel, couvert de poussière, de crachats, les mains et le visage griffés, les vêtements déchirés, il ne m’est pas possible de me détendre alors que je suis sans nouvelles de mes camarades. C’est donc sur le seuil et dans le hall de l’hôtel que je guette impatiemment leur retour. Quoique je sois anxieux de leur sort, je maîtrise encore à peu près mes émotions : mais dès l’instant où je les ai vus revenir sains et saufs, et franchir la porte de l’hôtel, je me suis mis à trembler, à blêmir, à me sentir pénétré d’un froid glacial.
A cet instant, j’étais beaucoup plus près de la crise cardiaque que je ne l’avais jamais été !… Quelqu’un parle d’un docteur…Mais c’est Roland, mon collègue ingénieur du son, qui a la bonne inspiration… Lui qui depuis des années me met amicalement en boîte quand je parle (trop) du tai chi ou qu’il me voit le pratiquer dans nos moments de repos et dans les endroits les plus bizarres, m’entraîne alors dans le jardin de l’hôtel et me souffle : « Détends-toi, Bernard, fais ton tai chi, je reste avec toi, je te regarde…on s’en est tirés tous les trois… tout va bien, récupère, reconstruis-toi…reprends ton calme… ».
Et sous son regard, en plein soleil, dans ce jardin planté de palmiers qui, comme tous les palmiers ne procurent guère d’ombre, j’ai commencé mon enchaînement.

A cette époque, je ne connaissais que la 1° et la 2° partie des mouvements. Mais j’ai enchaîné, recommencé et recommencé encore et encore : « Saisir la queue de l’oiseau…La grue blanche déploie ses ailes…Saisir la bride du cheval…Repousser le singe… » et le mouvement préféré de mon ami Roland, celui qu’il me réclame à chaque fois que nous travaillons ensemble : »Mouvoir les mains comme des nuages… ».
Jérôme, blême, un peu hagard, qui nous racontera plus tard comment il avait été frappé et dépouillé, est venu nous rejoindre dans le jardin. Je le revois encore s’asseoir près de Roland et m’adresser un sourire, comme je ne lui en avais jamais vu, un sourire confiant, bienveillant, encourageant, qui avait quelque chose de complice et même de fraternel.

Je terminai mes exercices sous leurs yeux que je sentais très attentifs.
Une heure plus tard, dans le salon de l’hôtel, Jérôme m’a beaucoup touché en me disant à quel point, sur ce banc de jardin, il s’était senti inexplicablement soulagé, réconforté et même purgé de sa peur et de sa colère par le spectacle de ma gravité et de ma complète intériorisation pendant mes exercices. Je n’ai jamais douté de la sincérité de cet aveu, puisque après ces incidents, tous les matins, avant de partir pur des reportages (dont certains furent difficiles), mes deux camarades, spontanément, sans que rien n’ait été décidé entre nous, assistaient silencieusement – j’oserai dire rituellement- à mon entraînement de tai chi dans ce même jardin.
Ainsi, sans mots, sans phrases, nous avons vécu l’expérience d’une communication intime sous l’effet de la force spirituelle que peut dégager la pratique du tai chi : sa philosophie nous avait tous enveloppés, rassemblés et recentrés.

Ce rituel dura jusqu’à la fin de notre mission, c’est à dire notre expulsion. Mais c’est une autre histoire…
La véritable révélation que j’ai eue ce jour-là, révélation complexe où sont mêlés : la découverte pour la première fois de la montée en moi, sous l’effet du recours au tai chi d’un état second qui m’avait protégé de la panique au sein de la foule ; et d’autre part ma réelle surprise devant la contagion que pouvait opérer le tai chi sur des individus qui l’ignorent, mais qui, à un certain moment, n’étant pourtant que spectateurs, vont éprouver le besoin d’être en harmonie avec une pratique dont ils vont retirer un acquis, peut-être à leur insu ».

 

Bernard. Journaliste-caméraman, enseignant de tai chi chuan…
 

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